C’est tous les jours « la vie de château »

couverture Inter

Le 4 Septembre 1946, parait dans le magazine « INTER » une interview de Georges Sellers et ou l’on en apprend un peu plus sur l’ambiance de l’époque.

Voici le contenu de l’article:

Pour Georges Sellers et ses musiciens, c’est tous les jours la « vie de château »

L’orchestre G. Sellers, qu’un grand café des boulevards nous présente, est l’ensemble le plus gai, le plus dynamique, en un mot le plus marseillais de la capitale.

En partant de son chef d’orchestre Georges Sellers, compositeur de toutes les opérettes méridionales: « Marseille mes amours », « Au soleil de marseille », « La vie de château »…jusqu’à l’inénarrable Picatto, enfant terrible de l’orchestre, chacun de ces boute-en-train nous communique une bonne humeur qui n’exclut pas un talent sur.
L’ensemble Sellers interprête tous les genres, du jazz américan à la musique d’opéra. Le symphonique chanteur-parolier Robert Antoni se fait applaudir aussi bien dans les grands air de « Figaro » qu’avec des succès d’outre Atlantique, tandis que Maurice Anry, au physique agréable, triomphe dans « Martha ».
Certains sketchs sont irrésistibles, tel ce « Monsieur Bigoudi » de Georges Sellers, qu’accompagne un french cancan très « Tabarin ». Soudain, au beau milieu d’une valse tzigane les exécutants se lèvent, descendent de l’estrade pour s’égailler autour des tables. Mais le fantaisiste Picatto tente de suivre ses camarades, emportant l’énorme contrebasse, ce qui engendre mille acrobaties qu’il sait pimenter d’histoires marseillaises du dernier cru.

Les marseillais, précurseurs du « V » ! 

J’ai profité de l’entracte pour joindre le chef qui m’a conté avec fierté la belle tenue de son orchestre pendant l’occupation, et depuis la Libération.

– Nous sommes un peu les créateurs, du théâtre aux armées, m’a-t-il dit. Nous avons parcouru tout le front du Rhin avec la 1ère armée française.

G.Sellers est heureux de me rappeler certaines galéjades dont les Allemands firent les frais durant l’occupation en France.

– Nous leur avons donné du fil à retordre…, surtout avec ce « Vé »!

– Le « V »?

– C’est une expression marseillaise que j’avais mise en chanson. C’était aussi une astuce, vous comprenez ? Et j’ai obtenu le croiriez-vous ? l’autorisation de la propagande allemande pour cette chanson…Vous avouerez qu’ils ne sont pas très fort! Aussi quelle douce rigolade dans la salle quand nous reprenions en choeur, devant certains uniformes verts: « Vé ! Vé! Vous m’avez compris…. C’est un petit mot plein d’esprit….qui vient tout droit de Marseille! » Et notre Picatto poussait l’impudence jusqu’à accompagner le refrain d’un geste historique.

« La Belle meunière » en 21 points 

– Vous avez également composé de la musique de films ?

– Le plus souvent en collaboration avec mon ami Scotto: « Angèle »,  » La Femme du Boulanger », « César »… et beaucoup d’autres. Mais le film qui m’a donné le plus de soucis est sans doute « La Belle Meunière ».

Et comme je fouille ma mémoire.

– Ne cherchez pas…le film n’est jamais sorti. Et pourtant, il m’en a donné un tintoin, peuchère! Presque chaque matin Marcel – Marcel, c’est Pagnol – me téléphonait: « Georges! Viens d’urgence au studio, j’ai besoin de toi. » J’accourais immédiatement pour me mettre au travail. Je trouvais Marcel en manche de chemise. « Plus une minute à perdre, mon petit » me disait-il. Et nous entamions aussitôt…une partie de boule en 21 points!…Et voici pourquoi vous ne verrez jamais cette » Belle Meunière » qui nous a donné tant de mal! Il faisait si chaud, bagasse!

La dernière de Picatto

Pour clore cet entretien, Picatto m’a conté une de ces bonnes histoires dans lesquelles il excelle. Cette fois, il ne s’agit pas d’une galéjade, car ce récit de guerre m’a été garanti comme rigoureusement authentique…Il est vrai qu’avec ces Marseillais…

– Des aviateurs américains survolent la Suisse pour aller bombarder l’Allemagne. La radio suisse envoi aux aviateurs un message ainsi conçu: « Vous êtes en territoire Suisse », réponse des américains; « On le sait ». Et les avions poursuivent leur route. Cinq minutes plus tard, second messages des Suisses: « Faites demi-tour immédiatement ou nous ouvrons le feu » Message en retour des américains; « On le sait ». Et l’escadrille poursuit flegmatiquement son chemin. Quelques instants plus tard, troisième message des terriens: « Attention, nous tirons! » Effectivement, les premiers ballonnets blancs commencent à crever au dessous des appareils. Alors, les américains à leur tours envoient ce message ironique: « Vous tirez beaucoup trop bas ». Et les Suisses répondent; « On le sait »

J’ai trouvé l’histoire savoureuse. Mais l’entracte est terminé. Sellers et ses joyeux garçons reprennent possession de l’estrade pour une nouvelle débauche de musique endiablée et de franche gaieté.

L.-J. Laplace

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